La Scala
13 Boulevard de Strasbourg
75010 Paris

#DimancheChronique

La Chronique du chef de salle de La Scala Paris
#RestezChezVous

Benoît Félix-Lombard, chef de salle de La Scala Paris, tient chaque jour de représentation un journal qui réunit une citation littéraire en lien avec le spectacle à l’affiche et ses commentaires sur le déroulé des spectacles et les réactions du public. Il réunit dans cette chronique ses souvenirs les plus marquants.

Dimanche 5 avril

“Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait mieux, parce que quand on la déclare il n’y a que ceux qui veulent partir qui y vont.
— Ah ! oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc.”
Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait tous les chemins de fer.
“Pardi, pour pas qu’on se sauve”, disait Françoise.
Et le jardinier : “Ah ! ils sont malins”, car il n’admettait pas que la guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l’État essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n’est pas une seule personne qui n’eût filé. »

Du côté de chez Swann – Marcel Proust

Un théâtre c’est une équipe – d’aucuns diront « une famille ».

Je voudrais ici rendre hommage aux cousines et cousins de la team accueil qui n’apparaissent que si rarement sur la photo et dont le travail – pour certain.es depuis l’ouverture de la Scala le 11 septembre 2018 – est essentiel au bon déroulement de chaque soirée. Voici donc leurs noms :

Pauline Barry-Venture. Océane Brindejonc. Jules Chagachbanian. Simon Erin. Robin Helbo. Axelle Hourdel. Anna Lenoir. Orane Lindegaard. Raphaëlle Quinet. Ruthy Scetbon. Chloé Sposito et Sarah Turcat.

Certain.es sont restées. D’autres sont parti.es. D’autres sont arrivé.es. Certain.es vont et viennent.

Il s’agit de travailleur.ses précaires. Il s’agit, pour la plupart, de leur première expérience dans une salle de spectacle. Qu’ils soient ici chaleureusement remercié.es.

Une fois terminée la représentation, il est de coutume d’apposer une servante (lampe posée sur un haut pied qui reste allumée quand le théâtre est plongé dans le noir, déserté entre deux représentations), au milieu du plateau. Moment propice, les fantômes se réveillent alors, passé minuit et prennent le contrôle des machines.

Contexte : minuit-show d’OD.

Il est bientôt 23h00.

Bientôt nous ré-ouvrirons les portes à l’heure à laquelle les autres les ferment. « Soirée de l’infini » disons-nous entre nous (nous avons dans ces cas-là déjà deux spectacles dans les jambes).

Afin de s’inscrire dans l’histoire légendaire du lieu (pour plus de détails, je renvoie au travail minutieux et poétique de notre conseiller éditorial dans son « Intégrale des Ombres » chez Actes-Sud), la Scala donne les clés à certain.es artistes pour présenter une performance corps-à-corps avec le lieu.

Sur le papier : que du bonheur. La réalité dépasse parfois nos espérances, souvent la fiction.

Les équipes sont prêtes.

23h25 : je suis dans la salle. J’assiste aux derniers réglages sons et lumières. Les deux protagonistes se remettent la performance dans les jambes – pour ne pas dire dans les bouches. Eux et nous. Et la salle. Vide. Tout le monde en coulisse. On va bientôt ouvrir. C’est un moment précieux. Le calme avant la tempête. Ce moment auquel n’ont jamais accès les spectateurs. Ni une répétition, ni une pause libératoire. Un temps suspendu. Celui des fantômes. Dans les starting-blocks. Le pari est d’ouvrir à 23h59 pour lancer la performance à minuit pile…

23h59 : « …Mesdames. Messieurs. Les portes de la salle sont ouvertes… » C’est parti. Les gens entrent. OD est à ranger dans cette catégorie d’artistes « à fan base ». La sienne est hardcore. On sent qu’ils connaissent sur le bout des ongles son œuvre dont celle-ci créée en 2012.

00h10 : le temps que tout le monde soit installé. On rattrape les retardataires au vol. Certains descendent du restaurant en titubant. D’autres arrivent au trot du dehors les yeux rouges. L’heure des fantômes. Je ne cesse d’être impressionné de la capacité de retard des spectateurs… Voilà les artistes. Ils s’installent sur le banc (leur unique élément de scénographie). Ils se dévisagent. La musique part.

00h40 : une ouvreuse sort de la salle (à l’époque nous n’étions pas munis de talkie-walkie, cela semble un siècle…), me demande de venir en salle : souci avec des spectateurs. « …de quelle sorte ? » « Ils sont pris d’un fou rire… cela dérange les autres… »

J’ai bien vu passer des adolescents pendant l’entrée de salle. Je me dis qu’en effet la performance peut générer de la gêne. En 2018. Encore. Deux hommes qui s’embrassent. Vertu pédagogique du spectacle vivant.

00h41 : je rentre en salle. Nul besoin d’en faire le tour, les deux spectateurs qui se marrent comme des baleines sont assis près de l’issue Impair. Je m’approche. Ils me remarquent. D’eux-mêmes, ils décident de sortir. Ils ne peuvent s’arrêter de rire. Je les accompagne.

00h43 : cela fait maintenant deux minutes qu’ils rigolent. Au point qu’ils sont incapables d’articuler deux mots. Visages cramoisis. Une femme. Un homme. Contagion. Je ris avec eux. Le caractère absurde de la situation me les rend incroyablement sympathiques.

Lui : « …ohlala…(rires)…je suis tellement…(rires)…désolé…(rires)…mais voilà…(rires)…elle vit en Suisse…(rires)…on se voit rarement…(rires)…et du coup bon…(rires)…on a bu un coup…(rires)…et il me restait un peu d’herbe…(gros rires. Visages toujours plus rouges)…alors bon… »

Elle : « …mais le spectacle est super hein…(rires)…c’est juste que bon…(rires)…on a commencé à pouffer et de fil en aiguille…(rires)…impossible de s’arrêter… »

Moi : (essayant de contenir mon rire) « pas de soucis. Je comprends. Et si je peux me permettre mon point de vue : c’est du spectacle vivant. De la vie dans le public, c’est la moindre des choses… »

00h55 : j’invite mes camarades de rires – désormais calmés à entrer en salle pour la fin de la performance.

01h10 : fin. Applaudissements. Servante.

Il me sied d’ajouter une morale à cette histoire. Qu’elle soit prise à la légère. Je l’emprunte à Brigitte Fontaine :

Paix en Suisse.

Dimanche 29 mars

« Bouvard déclara que pour savoir où ils fréquenteraient, vers quelles banlieues ils se hasarderaient une fois l’an, où seraient leurs habitudes, leurs vices, il fallait d’abord dresser un plan exact de la société parisienne. Elle comprenait, suivant lui, le faubourg Saint-Germain, la finance, les rastaquouères, la société protestante, le monde des arts et des théâtres, le monde officiel et savant. Le Faubourg, à l’avis de Pécuchet, cachait sous des dehors rigides le libertinage de l’Ancien Régime. Tout noble a des maîtresses, une sœur religieuse, conspire avec le clergé. Ils sont braves, s’endettent, ruinent et flagellent les usuriers, sont inévitablement les champions de l’honneur. Ils règnent par l’élégance, inventent des modes extravagantes, sont des fils exemplaires, affectueux avec le peuple et durs aux banquiers. Toujours l’épée à la main ou une femme en croupe, ils rêvent au retour de la monarchie, sont terriblement oisifs, mais pas fiers avec les bonnes gens, faisant fuir les traîtres et insultant les poltrons, méritent par un certain air chevaleresque notre inébranlable sympathie. »
Marcel Proust, Les plaisirs et les jours

Un théâtre c’est chaque soir une maison dans laquelle une soirée entre ami.es est organisée. Conversations interrompues et verres brisés. Resserrage et place handicapé pour fauteuil roulant.

Je profite de cette tribune qui m’est offerte pour déclarer solennellement : je suis contre le théâtre « d’invité.es ». Rien de personnel. Souvenirs d’une conversation corporatiste, je tiens cela d’un bon ami chef de salle – mais l’information reste à vérifier -, certains théâtres allemands font payer aux invité.es le tarif d’impression du billet. C’est symbolique. Autant la pièce que le billet. Et après tout, nous sommes toutes et tous assis sur un même fauteuil. Et magie du théâtre oblige : nous ne voyons de toute façon jamais la même pièce.

Contexte : générale de la pièce qui s’annonce comme le succès de la saison.

Toutes les équipes du théâtre sont pour le moins enthousiastes à l’idée de présenter aux publics la dernière née de l’imagination du petit prince du théâtre français. Nous ne sommes pas les seuls apparemment, puisque la générale fera salle comble. Au point que nous ne sommes pas certains de pouvoir accueillir tout le monde. Les places gratuites sont, ce soir, très chères.

Pour autant, nous sommes armés et sur notre 31. Nous avons l’habitude et c’est un métier.

Le Hall du théâtre se remplit vite. Du monde partout. Ça se presse et se serre au guichet Billetterie dans l’espoir de voir son nom apparaître sur la liste. Les chanceux se rendent à la buvette pour une coupe de champagne.

L’ambiance est chaleureuse et enjouée. La communauté théâtrale parisienne est petite. Tout le monde s’est déjà vu ailleurs, si ce n’est ici forcément autre part.

Quand soudain. Mon regard est happé par une l’apparition d’une jeune femme. Subjugué, je reprends difficilement ma respiration après avoir battu un record en apnée. Il s’agit d’une P.M.R. : Personne à Mobilité Réduite. Doux sigle (devenu acronyme pour les initiés) signifiant pour nous la mise en branle du protocole : démonter le fauteuil O15 et s’assurer que la personne accompagnante (en l’occurrence sa mère) puisse être placée à côté. O17 donc. 

Protocole bien huilé quand il est envisagé en amont de l’entrée de salle. Ce n’était pas le cas. Mais nous sommes une équipe rôdée : il n’y a pas de problèmes, que des solutions.

En quatrième vitesse le fauteuil est démonté sous le regard goguenard des spectateurs déjà en salle.

Le temps presse. Plusieurs aller-retours entre le guichet Billetterie et la salle afin de s’assurer que l’on puisse placer tout le monde confortablement.

Le temps presse. Nous sommes déjà en retard sur l’horaire officiel de début de représentation. J’aimerais communiquer aux équipes en régie que nous sommes prêts en salle.

Le temps presse.

Quand soudain. On me souffle dans l’oreillette (ce n’est pas une image – l’équipe d’accueil de la Scala Paris est dotée de talkie-walkies et d’oreillettes pour communiquer discrètement) qu’il y a un souci du côté de la porte d’accès Impair. Je m’y rends. La dame accompagnant la jeune fille au fauteuil s’est assise mais pas en salle. Elle se tient le genou. Je me présente. Elle de même. Avec un accent qui fleure bon le sud de l’Italie. Elle est très très mécontente. Alors qu’elle était assise, la personne placée devant elle pose son séant sur son fauteuil de manière, apparemment, trop abrupte et cogne d’un coup de dossier remonté trop vite, son genou.

« (avec l’accent italien) Non mais ce n’est pas possible…c’est la première fois que cela m’arrive… je suis dans la danse vous comprenez… j’ai vu toutes les salles du monde… je danse partout dans le monde… jamais on ne m’a traité comme ça ! »

« … madame, je comprends. Et je m’excuse de la situation. Je vous garantis que je vais faire mon possible pour vous trouver une autre place…plus confortable… »

Sur ce, mon équipe et moi nous activons. Mission : trouver une place à la dame en bout de rang (pour qu’elle puisse allonger sa jambe douloureusement impactée par le contact du fauteuil du rang de devant) et non loin de sa fille (stoïque jusqu’ici) en fauteuil roulant.

La salle est pleine. Très pleine. Et nous sommes en retard. Très.

Prenons une initiative un peu folle et croisons les doigts. Je fais déplacer toute une rangée (O toujours) de la travée centrale afin de permettre à la dame d’être assise en bout de rang (O13 donc) et à un mètre de distance de sa fille. C’est à prendre ou à laisser. Impossible de faire mieux.

Je me précipite vers la dame (toujours assise à l’extérieure de la salle – elle refuse de rentrer). Je lui propose la solution trouvée.

« Non mais non… vous vous rendez compte ? Toutes les salles du monde… »

« Madame. Je vous en prie. Je vous accompagne en salle. Je vous aide à vous assoir. Vous testez notre proposition. Je ne vous cache pas que l’on va devoir lancer le spectacle… »

Elle accepte. Non sans quelques remontrances supplémentaires sur notre accueil. Nous la plaçons.

Une heure trente plus tard. Applaudissements. Succès.

Je ne les ai pas revues. Ni la dame ni sa fille. Elles ne se sont pas plaintes a posteriori.

Ni merci ni au revoir.

Magie du théâtre. On se croise un soir, vit un moment intense le temps d’une tranche de temps, pour ne jamais se revoir.

Dimanche 22 mars

« …ainsi, tout d’un coup, je me reconnus, au milieu de cette musique nouvelle pour moi, en pleine sonate de Vinteuil ; et, plus merveilleuse qu’une adolescente, la petite phrase, enveloppée, harnachée d’argent, toute ruisselante de sonorités brillantes, légères et douces comme des écharpes, vint à moi, reconnaissable sous ces parures nouvelles. Ma joie de l’avoir retrouvée s’accroissait de l’accent si amicalement connu qu’elle prenait pour s’adresser à moi, si persuasif, si simple, non sans laisser éclater pourtant cette beauté chatoyante dont elle resplendissait. La signification, d’ailleurs, n’était cette fois que de me montrer le chemin, et qui n’était pas celui de la sonate, car c’était une œuvre inédite de Vinteuil où il s’était seulement amusé, par une allusion que justifiait à cet endroit un mot du programme, qu’on aurait dû avoir en même temps sous les yeux, à faire apparaître un instant la petite phrase. »
Marcel Proust, La Prisonnière

Un théâtre est fait de marches à gravir. Un théâtre à l’italienne, c’est pire.

Contexte. On est dimanche. Dans quelques minutes se tiendra un concert-lecture. Nous ne sommes pas en avance sur le tempo. Il y a du monde. « Dimanche. 17h00. C’est un bon horaire pour la musique, me dit R. ». Oui. On annonce une jauge pleine. Il y a du monde et le public est d’un certain âge. D’un âge certain. Les artistes discutent encore sur le plateau. Derniers réglages lumières. On va bientôt ouvrir les portes. Les spectateurs sont déjà là. En nombre. Certains patientent depuis plus de quinze minutes. Je lance l’annonce. Les portes ouvrent. Beaucoup se précipitent lentement. D’autres prennent leur temps tant leur démarche n’est pas assurée. La salle est pleine. L’ascenseur ne va pas jusqu’au Balcon 2.

Nous sommes à cheval sur le confort de tous les spectateurs. Mes agents et moi prenons donc le temps. Qu’au regard du planning nous n’avons pas.

J’accompagne une dame d’un âge certain avec de grosses difficultés à se mouvoir. Sa place est au Balcon 2. Je lui propose d’emprunter l’ascenseur et je lui assure qu’il n’y aura pas tant de marches à gravir jusqu’à sa place. L’expérience me fait dire qu’il faut laisser aux spectateurs le soin d’engager la conversation. Le temps lent du trajet, elle se livre : « …voyez-vous, je me suis cassée la figure sur un carrelage…enfin un carrelage quoi… c’est la hanche qui a pris…puis cette semaine, je traverse sur les clous et un chauffard me renverse…là, c’est le coude qui a pris… mais je viens…qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour la musique… »

On est dimanche. On a commencé en retard. La salle est pleine. Tout le monde a l’air bien installé. Ma petite dame est installée sur un fauteuil de coursive du Balcon 2.

Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour la musique ?